
Cette tribune a été documentée, conçue et rédigée le 30 juillet 2026.
Le débat public a traité le chiffre Bpifrance comme un indicateur de qualité de vie au travail. Il devrait être lu comme un indicateur de risque : celui d’une décision dégradée par l’absence de tout espace de vérification extérieur.
Le débat public a traité ce chiffre comme un indicateur de qualité de vie au travail.
Il devrait être lu comme un indicateur de risque : celui d’une décision dégradée par l’absence de tout espace de vérification extérieur, au moment précis où elle compte le plus, cession, succession, restructuration, arbitrage entre associés.
Cette lecture, je la dois à un double parcours : onze ans de chef d’entreprise et employeur, avant de devenir psychanalyste des dirigeants. Puis dix ans à accompagner des chefs d’entreprise sur ce sujet précis, en m’appuyant sur l’étude Bpifrance depuis sa première édition. J’ai aussi présidé les associations Initiative Haute-Vienne et Initiative Limousin, siégé trois ans au conseil d’administration d’Initiative France, et je suis membre bénévole d’Entraide & Entrepreneurs, qui accompagne bénévolement, depuis 2016, des dirigeants en difficulté en Nouvelle-Aquitaine.
Ce que ce parcours m’a appris, c’est que l’écosystème de soutien aux dirigeants s’est considérablement étoffé depuis 2016 sans que le chiffre ne recule. L’association APESA forme des sentinelles pour orienter vers des psychologues les dirigeants en souffrance aiguë. L’Observatoire Amarok propose un outil d’auto-évaluation anonyme et gratuit de l’épuisement professionnel. Entraide & Entrepreneurs et des réseaux comme Initiative France ou 60 000 Rebonds couvrent la création, la difficulté et le rebond après l’échec. Le dispositif Mon Soutien Psy, lui, reste réservé à des psychologues agréés formés au salariat, non aux problématiques de responsabilité et de patrimoine engagé propres aux dirigeants. J’ai par ailleurs participé à une tentative d’ouverture de la médecine du travail de Périgueux aux indépendants et chefs d’entreprise, aux côtés de l’Observatoire Amarok et d’Entraide & Entrepreneurs. Le constat a été net : les médecins du travail sont formés à recevoir des salariés, pas des employeurs. La solution finalement retenue (un suivi par des dirigeants retraités, hors d’activité) m’a semblé contre-productive.
Cette accumulation de dispositifs, aussi méritoires soient-ils, ne traite pas la cause qui, dans mon cabinet, revient le plus souvent : l’instabilité de l’environnement réglementaire lui-même. Tous les dirigeants que je reçois acceptent, sans en contester le principe, de participer à l’effort financier et social du pays. Ce qui les épuise, ce n’est pas l’impôt ou la cotisation : c’est l’empilement des lois et des décrets, les changements de règles en cours d’exercice, l’opacité administrative et les défaillances récurrentes des outils numériques de l’administration, malgré la bonne volonté, chaque fois soulignée, des agents de terrain. Cette instabilité rend techniquement difficile d’élaborer un prévisionnel fiable et de sécuriser trésorerie, emplois et investissements à moyen terme. Ce n’est probablement pas un hasard si les défaillances d’entreprises ont atteint un niveau record ces trois dernières années.
Une partie de cette déconnexion tient à qui décide. Les responsables des dispositifs de soutien aux dirigeants sont presque tous des salariés : élus, fonctionnaires, grands corps de l’État. Très peu ont porté eux-mêmes le risque d’un bilan ou d’une masse salariale. Une entreprise repose pourtant tout entière sur les épaules de celui qui la dirige : c’est son capital vital, invisible mais bien réel, physique autant que mental, et qu’aucun bilan comptable ne fait apparaître. Tant que ce capital ne sera pas mesuré et traité pour ce qu’il est, la solitude du dirigeant continuera de coûter cher, en décisions dégradées et en défaillances qui ne doivent rien au hasard.
Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille. Ancien chef d’entreprise et employeur pendant onze ans, il préside ou a présidé des structures des réseaux Initiative France et Entraide & Entrepreneurs, et achève un second ouvrage, L’esprit d’analyse du dirigeant et sa santé mentale. Cette tribune a été proposée aux Echos (Le Cercle) le 30 juillet 2026.
