
Cette tribune a été documentée, conçue et rédigée le 12 août 2026
Le 3 août 2026, Nicolas Bouygues a témoigné à visage découvert dans Le Nouvel Obs sur son conflit successoral avec ses frères. Ce que révèle cet épisode n’est pas un silence, mais une ambivalence jamais assumée par Francis Bouygues de son vivant.
Le groupe Bouygues (BTP, télécoms, médias, coté au CAC40) est contrôlé depuis sa fondation par une famille et son pacte d’actionnaires. Cette architecture, longtemps présentée comme un modèle de continuité industrielle, est aujourd’hui fragilisée par un conflit que la famille avait réussi, pendant quarante ans, à tenir hors de la sphère publique.
Le 3 août 2026, Le Nouvel Obs a publié une enquête dans laquelle Nicolas Bouygues, l’un des quatre enfants de Francis Bouygues (fondateur du groupe, décédé en 1993), témoigne pour la première fois à visage découvert. Il poursuit en justice ses frères Martin et Olivier, qu’il accuse d’avoir bénéficié, du vivant de leur père, de donations occultes ayant faussé la répartition de l’héritage. Le litige, qui porte sur une succession perçue en 2017 et évaluée à plus de 200 millions d’euros, touche directement SCDM, la holding qui contrôle le groupe coté.
Cette procédure prend racine dans un épisode plus ancien, raconté par Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider dans Successions, l’argent, le sang et les larmes. En 1979, alors qu’un cancer vient de le rattraper, Francis Bouygues désigne Nicolas, son fils aîné, pour lui succéder. Mais il ne tranche jamais vraiment. Il installe Nicolas dans son propre bureau, signe d’un pouvoir partagé, tout en faisant entrer au conseil d’administration six de ses hauts cadres aux côtés de ses trois fils, expliquant lui-même à la presse que son successeur pourrait tout aussi bien sortir de l’un ou l’autre groupe. Nicolas, plus cassant que son père, provoque le départ d’un cadre historique du groupe et s’attire l’hostilité croissante des dirigeants en place, engagés dans ce que les auteurs décrivent comme une guerre sourde contre le successeur désigné. En 1986, à bout, il quitte le groupe pour fonder sa propre entreprise. C’est Martin, alors perçu comme une pâle doublure de son frère, qui prend la direction en 1989. Onze ans plus tard, en 1997, c’est au tour de Corinne, l’aînée de la fratrie et directrice de la régie publicitaire de TF1, de partir. Opposée au baron historique Patrick Le Lay pour la direction de l’antenne, elle met Martin devant un choix, lui ou elle : c’est elle qui s’en va.
Ce que révèle cet épisode n’est pas un silence, mais une ambivalence jamais assumée. Désigner un héritier tout en le plaçant publiquement en concurrence avec des cadres fidèles, sans jamais dire si la légitimité vient du sang ou du mérite, revient à ne jamais arbitrer. Ce défaut d’arbitrage, plus que la personnalité de chacun, a nourri quarante ans plus tard une bataille judiciaire et une prise de parole publique.
Ce cas n’est pas isolé. La plupart des transmissions qui finissent devant un tribunal n’échouent pas au moment de la transmission elle-même, mais des années, parfois des décennies, après. Ce qui a été laissé en suspens (qui a réellement la légitimité de diriger, sur quels critères, avec quelle place pour celui qui part) ne disparaît pas. Cela se transforme, avec le temps, en un sentiment d’injustice qui trouve, un jour, une occasion de s’exprimer.
La gouvernance familiale, telle que la pensent les family offices et les cabinets de conseil en transmission, organise la répartition du pouvoir et du capital. Elle traite plus rarement la nécessité de trancher, tôt et explicitement, entre hérédité et mérite, plutôt que de laisser les deux se disputer le terrain en silence. C’est ce défaut d’arbitrage, plus que la répartition du capital elle-même, qui transforme une décision de gouvernance en blessure familiale, puis, des décennies plus tard, en contentieux public.
Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille, fondateur de Praxis Apex. Cette tribune a été proposée aux Echos (Le Cercle) le 12 août 2026.
