
Cette tribune a été documentée, conçue et rédigée le 19 août 2026.
HMRC a publié ses derniers chiffres sur l’exode des non-doms britanniques. Le débat reste budgétaire. Un registre demeure absent : ce que ce déplacement de résidence fiscale fait, concrètement, à la gouvernance des familles qui le décident.
Le 31 juillet 2026, l’administration fiscale britannique (HMRC) a publié ses derniers chiffres sur le régime des non-doms, aboli le 6 avril 2025. Le nombre de bénéficiaires est passé de 83 100 à 81 900 en un an, et environ 9 000 personnes ont quitté le dispositif sur l’exercice 2024-2025, contre 11 200 l’exercice précédent. La Sunday Times Rich List du 15 mai 2026 est allée plus loin : une famille sur six présente dans le classement deux ans plus tôt en avait disparu, la plupart s’étant réinstallées à Monaco, en Suisse ou à Dubaï. Parmi les départs récemment commentés dans la presse : celui du fondateur franco-suisse de Checkout.com, Guillaume Pousaz.
Le débat public qui accompagne ces chiffres reste presque exclusivement budgétaire : recettes fiscales gagnées ou perdues (9,7 milliards de livres versés par les non-doms sur la dernière année, un record), effet sur l’immobilier haut de gamme londonien, comparaison avec les régimes concurrents d’Italie ou de Grèce. Un registre reste absent de cette discussion, chiffré nulle part par HMRC ni par aucun cabinet de gestion de patrimoine : ce que ce déplacement de résidence fiscale fait, concrètement, à la structure et à la gouvernance des familles qui le décident.
En cabinet, j’accompagne des dirigeants et des familles actionnaires francophones installés à Londres, à Genève ou entre plusieurs juridictions. Ce que j’observe, et que je développe plus largement dans mes billets sur l’expatriation francophone, n’apparaît dans aucune statistique : la décision fiscale précède rarement la dispersion géographique de la famille, elle l’accélère. Les enfants restent scolarisés dans un pays, le conjoint garde son activité dans un autre, la fratrie du dirigeant se répartit entre deux ou trois fuseaux horaires. La famille qui avait bâti, souvent sur une génération, des lieux et des rituels de décision communs (le conseil de famille du dimanche, la réunion annuelle au siège) doit reconstruire une gouvernance sans proximité géographique, au moment même où elle change de résidence fiscale.
Cette reconstruction ne va pas de soi. Elle ranime des questions que la proximité géographique suffisait jusque-là à contenir : qui, dans la famille, reste rattaché au pays d’origine et porte, de fait, la mémoire et les obligations qui y sont attachées ? Qui part, et avec quelle légitimité à continuer de peser sur les décisions depuis l’étranger ? La dette symbolique du fondateur envers celui qui reprend l’entreprise, déjà difficile à négocier quand chacun vit au même endroit, se complique quand elle doit se négocier par visioconférence, entre deux pays et deux systèmes de valeurs.
Les family offices et les cabinets de gestion de patrimoine qui structurent ces relocalisations ont, depuis dix ans, professionnalisé l’ingénierie fiscale et patrimoniale du départ. Ils ont beaucoup moins outillé la question de la gouvernance familiale après la relocalisation. Qui convoque encore le conseil de famille, sous quelle forme, avec quelle fréquence ? Et comment continuer à transmettre à la génération suivante un sentiment d’appartenance à une histoire commune, quand cette histoire ne se vit plus dans les mêmes murs ?
Rien, dans ces observations, ne plaide contre la mobilité fiscale des grandes fortunes : elle répond à des logiques économiques réelles et documentées, et chaque famille reste seule juge de son intérêt. Elles plaident pour que la structuration d’un départ ne se limite pas au seul montage juridique et fiscal. Elle doit intégrer, dès l’origine, un accompagnement de ce que la dispersion géographique fait à la gouvernance et aux liens d’une famille qui, jusque-là, décidait ensemble parce qu’elle vivait proche.
Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille, fondateur de Praxis Apex. Cette tribune a été proposée aux Echos (Le Cercle) le 19 août 2026.
