
Cette tribune a été documentée, conçue et rédigée le 12 août 2026.
Depuis le 27 juillet, la loi de simplification de la vie économique réduit d’un mois le délai d’information des salariés avant une cession d’entreprise. Le débat a porté sur l’allègement administratif. Il a ignoré l’autre versant : le temps, désormais plus court, dont dispose un dirigeant pour se détacher de ce qu’il a construit.
La loi de simplification de la vie économique, promulguée le 26 mai 2026, modifie en profondeur les règles applicables à la cession d’entreprise. Pour les ventes de fonds de commerce et les cessions de participations majoritaires conclues depuis le 27 juillet 2026, le délai minimal d’information préalable des salariés est ramené de deux mois à un mois. Le plafond de l’amende civile encourue en cas de manquement passe de 2 % à 0,5 % du montant de la vente. Dans les entreprises de 50 salariés et plus dotées d’un comité social et économique, l’information directe des salariés est purement et simplement remplacée par la seule information et consultation du CSE.
Le débat public autour de cette réforme s’est concentré, à juste titre, sur son objectif affiché : réduire les délais et la charge administrative qui freinent les transactions, dans un contexte où Bpifrance Le Lab estime que plus de 60 000 entreprises françaises devront trouver un repreneur chaque année jusqu’en 2030. Un registre est resté hors du champ de la discussion : ce que ce raccourcissement du délai produit, concrètement, pour le dirigeant qui vend.
En cabinet, l’expérience de la cession d’entreprise est rarement décrite par les dirigeants en termes financiers ou juridiques. Elle est décrite en termes de deuil : celui d’une activité, souvent bâtie sur quinze, vingt ou trente ans, à laquelle le dirigeant a fini par identifier une partie de lui-même. Ce deuil ne se négocie pas au même rythme que la transaction elle-même. Il commence souvent avant la signature et se poursuit longtemps après, quand l’entreprise a déjà changé de mains et que le dirigeant découvre, parfois avec surprise, la difficulté à ne plus être sollicité, consulté, attendu.
Réduire d’un mois le délai d’information des salariés a un objectif légitime : accélérer une transaction que la loi juge trop souvent freinée par des formalités. Mais ce mois en moins ne concerne pas seulement les salariés informés plus tard. Il concerne aussi le dirigeant cédant. Ce délai constituait, de fait, l’un des rares espaces institutionnalisés de transition entre l’annonce de la vente et sa réalisation effective : un temps pendant lequel il pouvait encore, formellement, se présenter comme le chef de son entreprise face à ses équipes.
Le remplacement de l’information directe des salariés par la seule consultation du CSE, dans les entreprises de 50 salariés et plus, ajoute une dimension supplémentaire à ce raccourcissement. Les salariés n’apprendront plus le changement de propriétaire de la bouche du dirigeant qui les a dirigés, mais par un canal plus indirect et plus institutionnel. Ce que la loi gagne en fluidité juridique, elle le perd en occasion, pour le cédant, de clore lui-même, en face de ses équipes, ce qu’il a construit avec elles.
Aucune de ces observations ne plaide contre la réforme : la lenteur administrative a un coût économique réel, documenté, et légitimement combattu. Elles plaident pour que les conseils qui accompagnent les cessions (avocats d’affaires, experts-comptables, banquiers d’affaires) intègrent, au même titre que le calendrier juridique, un accompagnement du temps humain de la sortie. Ce temps ne se légifère pas. Mais il ne disparaît pas non plus parce que la loi a raccourci le délai qui l’encadrait : il se déplace, souvent, après la vente, sous une forme moins visible et plus coûteuse pour le dirigeant qui l’a traversé seul.
Frédéric Duplessy est psychanalyste des dirigeants et de leur famille, à Paris. Cette tribune a été proposée aux Echos (Le Cercle) le 12 août 2026.
